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Eternité
Volante
Poèmes
choisis de l’anthologie poétique établie et présentée par Abdul
Kader El Janabi de l’œuvre d’Ounsi El Hage
POUR
SE CHAUFFER
Au
lieu de descendre de ta mère, épouse-la.
Les
lettres se suivent. Au lieu de cela, elles devraient s’imbriquer. Le
silence ressemble à des lettres qui se hantent, s’escaladent, se
cramponnent les unes aux autres sous l’assaut. Les lettres ne sont
pas des trains. Meurs au lieu de te taire.
-Dans
le soubassement
Sous
la gorge. Derrière ton écorce.
Traduit par Mohamed El Ghoulabzouri
POUR
LA NUIT
Il n’a
pas précisé
qu’il
est un écran rouge
car le
cœur du monde est blanc.
Il n’a
pas dit
je
suis noir
pour
la nuit
quand
les oiseaux reviennent.
Traduit par Abdul Kader El Janabi
ENTRE QUATRE VENTS
Deux
lits
Dans
l’entre deux un noble romain
Une
montagne impatiente sur le lit rouge.
La
femme est prête, immobile.
Sur le
lit bleu ses deux pieds nus. Il caresse son espace dorsal
La
porte ouverte.
Se
détournant violemment, par terre devant eux, le noble romain à la
lèvre majestueuse.
La
nuit, le mur du précipice s’évapore. Les trois face à l’aventure.
La
porte se referme brusquement.
Le mur
s’élève.
Quelque part, j’appelle au secours.
Traduit par Joseph Zaarour
MÂMOUTE ET CHA‘TAQÂTE
En ce
temps, la main de Mâmoute n’était pas encore apparue.
Son
grand-père se leva, porta le bois, trompa les esclaves et érigea les
colonnes pour rire, alors que Mâmoute était dessus. Mâmoute oublia
tous ses contes. Il fit irruption dans le jardin et égorgea son
grand-père de la rose à la rose.
Mâmoute raconte sur son grand-père: «La fleur de mes enfants. Quand
je descendais, il m’accompagnait tout en disant des contes, et mes
cheveux grisonnaient. De l’éther. Il n’avait pas de main. Il n’y
avait que ses lèvres et le jardin.»
Mâmoute aimait Cha‘taqâte. Ainsi s’appelait-elle, comme un serpent.
Il aima donc Cha‘taqâte et dit: «Un grain de beauté m’a ébloui. Une
étoile m’a brûlé. Unifié par le désir ardent d’un lion.» Cha‘taqâte
dit: «Ton corps est un loup aiguillonné par ses spasmes. Ton corps
est une tache qui me couvre.» Mâmoute dit: «Le vertige, le feu, la
nostalgie!» Cha‘taqâte dit: «Nous tuerons le gardien et lancerons le
cheval.» Mâmoute dit: «Ton corps c’est la guerre. Je le garderai
comme proie. J’explorerai les vallées. Malheur à toi si tu restais!»
Cha‘taqâte dit: «Malheur à toi si tu restais! Les cahiers se
rempliraient, je ne me maîtriserais plus. Restons ainsi: je hume ton
incandescence, je déguste tes flèches lointaines, j’excite ton
ardeur.»
Lorsqu’il eut exploité les étoiles, créé les psaumes et les
coutumes, Mâmoute revint et me raconta.
I
…
Comme une jeune fille qui revient chez les djinns, sur les branches
des arbres, chez les djinns, sur l’hyène et le renard. Dans les
maisons, ils braillent: «Nous sommes du liseron sec! L’idiote se
donne aux fauves!» Et elle les emmène vers les rivières, sous les
hautes murailles. Elle dort nue. L’océan vient vers elle, puis s’en
va. Le fleuve vient vers elle et s’abreuve. Et la force dort sous
son arbre. Des contes…
Grand-père brisa ses lèvres, son jardin me tombe des mains.
Et la
foule.
Et la
jeune fille.
II
Escalade l’éclair
Au
milieu du pont tu en as de ces fous rires!...
Une
petite femme écarte tes lèvres et descend
Elle
te prend dans la sérénité
Ne
connaît ni l’amour
Ni la
honte.
III
Mes
branches s’écartent pour que je sois ta flamme abandonnée. Ici!
L’astre mort…
Je me
baigne sur mon sommet, et toi, nu-pieds, et toi tu disparais
emportant mon secret.
Sorcier fouillant dans l’eau, sorcier interrogeant le javelot,
sorcier époustouflant la nostalgie, sorcier qui passe…
Je
déambule en toi…
Je
suis l’immobilité! Nous proférons les pensées du vertige…
IV
Nous
flairons nos enfants sans les engendrer
Oh!
qu’il est beau l’esclave en fuite!
Au
crépuscule nous nous rencontrons
Nos
deux corps blancs méritent l’ombre des murs.
V
(Aux
perdants sous les toits: je suis toujours l’aîné des vivants; le
visage scintillant fulminant comme le cuivre. Dans vos
admonestations je discerne une évocation d’un peu de mes regrets…
Mais je tiens l’amour, et notre chemin est libre…
Le lis
m’a connu vivant.
J’ai
enfermé tout mouvement!)
VI
Toi
l’invitée, tu as deux pieds dans l’écho, un hôtel aveugle et une
chaussure qu’on lance en silence. La statue s’ébauche et la solitude
remue le désir: tu t’es rassemblée pour devenir à la fois la source,
le fleuve, le mer, l’herbe et le sommeil.
A
présent les yeux des serpents s’émousseront, les arbres se
dresseront sur les vents et notre douceur tombera sur les épaules.
VII
Je
portais les cheveux, creusais les flots immobiles! Le bruit de mes
pensées aveuglait les oiseaux aquatiques et mes cheveux exhalaient
ma peine.
Je
dormais après la guerre de Troie.
VIII
J’ai
répondu à l’appel des peuples de tes mains, que la paix soit entre
le secours et le fardeau: j’ai fait signe au triste acte de fixer le
pâmoison dans l’éventail…
Et je
me suis incliné pour ne pas perdre «Emporte-moi vers toi».
J’ai
égaré une cloche. Nous avons perdu une terre. Je t’ai tordu la main
et j’ai roulé comme une braise.
IX
Les
champs accablés de leur épines.
La
sainte chargée de ses péchés immaculés.
Ton
cœur exigu renferme tous les champs.
Tes
fesses sont chastes!
(Que
d’apparences lui ai-je données, d’arcs et d’autres choses!
J’ai
engendré les sanctuaires sauvages, les sanctuaires friables! Et me
voici abandonnant la grotte, les pulsations de l’obscurité dans le
froid, pour venir à elle d’un mur…
Les
puits sont pour la terre. Ceux qui trouvent et les égarés sont pour
la terre. A vous la terre. Vous qui êtes ici flammes et cire. Vous
êtes homme et femme!)
X
Le
moineau, oiseau de mission, vole comme il marche.
Ils
raillent un moineau évanoui. Ils diront au retour: «Ses lèvres le
rejettent»…
XI
Nous
faisons tournoyer notre faim
Nous
guidons notre hésitation
Nous
flairons nos enfants
Oh!
Qu’il
est beau l’esclave en fuite!
XII
Cha‘taqâte,
dis ton nom! Tes voiles s’écartent… J’entrevois la honte des
présents et la splendeur de la mort. Notre alliance brûle!
Cha‘taqâte ;
ton nom revient… Je l’ai oublié dans la brume du blocus.
Ton
corps te donne un puits
Mon
corps me donne une épée.
Pleurez, secrets des portes!...
XIII
Le
gouffre est saturé.
Tout
gouffre est ancien et saturé.
Rien
ne tourne dans le ventre des chameaux, et le cèdre a manqué le train
même s’il a l’apparence d’un voyageur.
Dans
l’abysse je t’ai prise. A la surface je t’ai prise.
Et
dans mes mains apparurent mes mains
et
dans ma bouche des chants…
Tes
vêtements quittent mes branches, je verdis et dessèche, verdis et
dessèche.
Tes
hanches sont bleues!
De ta
taille jaillit le sable, de tes seins jaillissent les enfants et de
ta langue jaillit le miel étouffant.
En toi
j’ai écouté le bruit de ma chute
et je
suis mort.
Tout
nuage est mort
Oh!
Ce
qu’il peut être menteur l’esclave en fuite!
La
balle arrive
L’archer s’immobilise
La
foudre est foudroyée.
Ceux
qui sèment la discorde sont brûlés dans l’or
La
nuit a engagé les sorcières!
A qui
sont les pieds blancs, les pléiades et les ronces électriques
Et les
raids lumineux
Et les
domestiques
Et les
rogommes…
Ici la
page morte.
Je
porte le faîte au précipice.
Au
commencement, l’on est déjà tout près du précipice!
La
planète du miel, la planète du miel
Deux
mains pour étrangler.
Qui
dois-je remercier, qui dois-je encenser avec les yeux de mon abîme?
Le retour est insondable. Le retour est dissimulé dans le rang, et
les ailes sone sanglées, et les vents… Les vents disent aux
vents: «Nous reviendrons. Et beaucoup d’autres choses!» Et tout
propriétaire d’un sentier, tout seigneur d’une pluie, tout lis au
matin. Nous sommes à jamais occupants de nos mains.
Si la
rose s’attardait sur le corps! La planète du miel pleure.
Ses
mains… Va-t’en!
Ses
mains…
Le
gouffre est saturé.
La
sueur du ciel fait luire les mouches. Les aiguilles de la montre
fixent le mot et le cautérisent.
Fini
le destin!
A
l’aide d’une pierre je creuse une pierre: mon corps est une rose.
De mes
mains je lui ouvre la bouche
Tout
seul je descends son chemin
Son
parfum arrose mes joues
Et le
chemin s’éloigne. Il s’en va.
Mon
corps ma femme
Ses
nuées mes portes. Ses nuées mes profondeurs.
Mon
corps ma femme
Mon
corps
Corps
du gouffre!
Voici
ce que conte Mâmoute. Je le crus et fus attristé.
Si
cela m’était permis, je dirais que Mâmoute était mesquin et d’esprit
obtus, et il est mort affligé à l’âge des siècles usés.
Si
cela m’était permis, je marquerais un point (je n’éprouve aucun
désir d’être applaudi). A la ligne! Là où les démons du matin sont
les plus éternels, les plus alambiqués, les plus impénétrables et
les plus faciles. Au gouffre. Abysses aux noms qui tiennent de nous.
Ce qu’ils peuvent être haïssables, ceux qui s’entichent d’autres que
moi! Il semble que je sois la cible des roses. Vraie cible des
roses. Mes mains mes témoins, deux pyramides derrière les vitres.
J’écris à toutes les femmes:
J’ai
ensorcelé un fleuve. Il gravit le dos de l’hymen. J’ai ensorcelé
l’hymen. Ce mystère est ma guère, la salive de mon arme cliquette de
joie. Je porte la tête de Joseph le menuisier et tous les oiseaux y
chantent. J’ai ensorcelé ma mémoire.
La
terre est immaculée, les rêves se frottent aux femmes.
Une
jeune fille embrasée ruisselle.
J’ai
créé
J’ai
créé
J’ai
créé toute chose.
Traduit par Mohamed El Ghoulabzouri
LA
TEMPÊTE
Je
leur ai dit qu’un jour je parlerai de toi
Je
leur ai dit cela quand devenu folie je décidai de rire,
Alors
sur l’échine de toutes les femmes je te portai berceau
Et
corps plus ancré en moi que mon corps
Jusqu’à ce que tous aient appris ce qui était.
Eux
qui me voyait roi me ressuscitaient chair.
Voici
l’histoire qui débuta avec la première chute
L’histoire qui se complète en toi
L’histoire que j’aurais faite plus pleine
Et
plus heureuse que la mort
Si les
temps pouvaient revenir.
Les
autres ont épuisé le mot
Et je
ne suis même plus capable de mensonge.
Les
déserts sont-ils toujours pleins de ruse?
Quels
souvenirs gardez-vous des pays brûlants?
Quelles agonies quels déclins sur les rives ensoleillées d’Europe?
Quels
retours figés te protègent de mon juste désir?
Et
moi, qui ai-je donc remplacé?
Parle
ô toi que marquent des morsures éternelles.
De par
mon âme sombre
De par
mes ongles
De par
mes yeux
De
partout aussi vorace que mes mains
O
captive de ma tendresse
Captive de ma fièvre
Enjeu
de mes insultes et puis de mes regrets
Enjeu
de mes remords
Ai-je
été le langage d’un désir malheureux
Que
viennent distraire des vagues reflux d’un passé bleu
D’un
passé qu’elles masquent
D’un
passé d’où tu viens?
Les
vagues m’ont porté
Porté
vers une couche dans le passé
Et je
t’ai arrachée au berceau du passé
Puis
je suis devenu ce berceau ce passé ces vagues.
Je
t’ai déracinée.
Comme
un faune qui dort sous la peau
Je me
détruis en toi
Et je
détruis en toi toutes les femmes.
Mon
amour à nul autre pareil
Mon
amour unique
Mon
amour à nul autre pareil
O mon
amour qui gémit à nul autre pareil
O mon
amour qui déchire comme dents pressées
Et
fait la continuité par un éclair rapide
Puis
plus rapide
Mon
amour noir qu’attirent les matins
Mon
amour qui voyage dans les souffrances intimes.
Je dis
je dis toujours pour que ceci devienne
Base
nouvelle à un autre respect: les souffrances intimes
Mon
amour qui s’agglomère comme feuilles d’un livre mouillé
Et
s’ouvre comme soif
Comme
livre séché
Et
s’ouvre et se referme
Mon
amour qui s’humilie
Mon
amour qui se broie
Et se
gaspille dans le langage
Mon
amour long dans le silence et l’horreur
Mon
amour qui voyage dans les souffrances intimes
Les
souffrances atroces et simples, banales et inouïes
Mon
amour reviendra
Et
peut-être un autre
Peut-être un autre
Une
autre fois.
Toi ma
haine à nulle autre pareille!
Ce que
j’ai raconté n’est point mort
Mais
ne m'a pas tué
Voilà
pourquoi je hais.
Derrière sont mes ennemis
Ils
rient
Et je
me joins à eux.
Vous
devriez toujours vous joindre à vos ennemis!
Plus
déchu qu’autrefois mais aussi plus nuisible
Car je
t’ai rencontrée sous les atours les plus dangereux
En toi
j’ai découvert
Découvert toute chose
Et
lorsque je t’ai prise
Quand
je t’ai savourée bouchée après bouchée
J’ai
su combien longue sera mon envie
Et mon
égarement
Et ma
juste folie.
Et que
la luxure te couche sur l’herbe de mon être
Mais
tu ne broutes que les herbages de mon être.
Mais
tu es autre aussi.
J’ai
recréé pour toi les arts merveilleux et ceux de la puissance
J’ai
mêlé ma passion d’eau et de feu du ciel.
Je
commençais à retrouver
Ton
corps dans d’autres femmes
Et à
retrouver les femmes en toi
Je
commençais à perdre, lorsque j’étais déployé sur toi,
La
grande habitude du vide.
Je
découvrais en t’attendant
Le
merveilleux du fait
Que tu
aies une bouche
Que tu
aies une main
Que tu
aies un corps aux battements d’oiseau
Au
roulis de panthère
Aux
courbes de serpent.
Puis
glissant de plaisir je devenais la grâce
La
grâce salvatrice
Alors
tu gémis comme une sainte
Et tes
silences étaient les silences du vice.
Je te
choisis déclin entre tous mes déclins
Je te
choisis mon seul déclin
Celui
qui m’a brandi comme une carte
Celui
qui a broyé ma raison comme la meule une graine
Celui
qui l’a creusée comme on creuse une caverne
Celui
qui l’a forcée aux courages du désespoir
Et a
retenti en elle
Tantôt
bruit de mort
Tantôt
bruit de naissance.
Je te
choisis femme de mes ambitions
Femme
de ma déchéance.
Ta
voix en moi redit: je t’aime
Ta
voix répète encore: je t’aime.
A la
saison des larmes mes pleurs n’ont pas coulé
Je me
suis révolté au temps de la révolte
Car je
savais combien le goût de ton corps était bon
J’avais vu se parfaire chacun de tes membres
Comme
on voit quelquefois la mère en y étant plongé
Et je
t’avais marquée une vengeance aussi vibrante
Qu’un
rayonnement
Rien
pour moi n’est plus beau que le déploiement
De mes
terrifiantes pensées.
Brille
l’insolence du désir
La
lumière des destructions
Brillent les cadavres d’une femme
Je
suis mon seul poète!
Tu te
confines en moi et tu t’écoules en moi
Dans
la veine de mes tempes
Dans
la fibre de mes feuilles
Toute
partie que je perds m’est gagnée.
Ce
sont mes mains qui tranchent les artères du cœur
Et de
ma voûte toujours s’échappent
Parfums de paradis et tendresses d’enfer
Montent plaisirs de fauve
Et
s’allume un rire
Mais
pas celui de l’esclave qui hante ton corps
Hante
ton corps…
Et tu
me hais
Car ce
qui te détruit
Car ce
qui me détruit
M’abandonne. Peu à peu
Il ne
détruit que toi
Que
toi et chaque femme
Il te
détruit encore bien après la mort
Après
que j’ai souillé en toi la mort
Il te
détruit avec une sérénité parfaite
Entre
ses dents tu te défais comme un jouet.
Je
veux qu’ici s’arrête mon élégie
Et
telle une mère
M’agenouiller
Ouvrant mes armoires
Possédant
Déployant mon pouvoir
Embrasant de ma poésie
L’âme
de la terre
Tranchant
Vainqueur
Délivré et libre
Beau
et solitaire
Refusant
Acceptant
Maudit
Et pas
une pierre qui ne soit transportée à ma voix.
Je
leur ai dit qu’un jour je parlerai de toi
Je
leur ai dit cela quand devenu folie je décidai
De
rire.
Ni mon
poème ne s’accomplit
Ni ton
corps.
Une
petite se lève de mon sommeil
Je
projette son corps sur les brumes du tien
Comme
demain je ferai de son corps.
Et je
mets dans la brume corps au-dessus de corps
Au-dessus de ton corps
Qui ne
s’incarne pas.
Traduit par Nadia Tuéni
L’IRRADIANTE
Celle
qui ressemble à un soir de guerre
Celle
qui irradie
Celle
qui s’infiltre dans son ombre
Celle
qui retourne boire dans sa cage comme l’oiseau
Celle
qui pose les énigmes
Et qui
ne fait don d’aucune de ses mains
Celle
qui descend
Et qui
court dans son sommeil
Quand
la foudre est paralysée.
Traduit par Vénus Khoury-Ghata
LA
PLUS BELLE DES LECTRICES
I
Tu te
tiens au bord du lit, ta pensée dans le vent et tes pieds dans la
tempête.
II
Tes
deux mains bougent comme deux vagues. Et le lit commence vers le
sud.
III
Les
lettres passent. Tu te crois libre. Tu t’endors parmi les lettres.
Le
sommeil te transporte au roi.
IV
Tu
t’en vas sur les mots dans la forêt. Tu t’approches des rochers et
les rochers deviennent miroirs. La rosée devient ruisseaux, les
gouttes deviennent oiseaux, les virgules papillons, les chiffres
deviennent arbres.
Et le
lit t’attend à côté de la source.
V
La
page noire est une magicienne qui remet au lendemain le travail du
jour même. Elle évoque l’esprit du plaisir sur tes deux seins qui
pointent libres.
Personne ne devine combien tu désires et ce que tu imagines…
VI
Je ne
puis me protéger de tes rêves. Je te connais peu ô belle lectrice,
mais je sais comment tu tiens les mots par la taille, et tu presses,
tu presses.
VII
Ton
visage s’illumine et tu baisses la lumière.
L’obscurité parfaite est celle qui croit que ce qu’il y a de plus
beau en elle, c’est la nudité d’un corps blanc.
VIII
Dans
un rire la chambre se sépare. Elle s’envole aux secousses de tes
deux seins.
IX
De
nouvelles forêts te guettent chaque fois que tu passes à la ligne.
Tu touches le cuir du livre et tu baisses encore plus la lumière.
Ton
lit est navire et palanquin.
X
Le
vent devient plus fort. Autour de tes deux pieds s’affole la
tempête.
Toi,
la plus belle des lectrices, au bord du lit, tu t’en vas, tu t’en
vas…
Les
mots montent sur le lit et attendent ton retour.
XI
Lorsque tu reviens et que la lumière s’est éteinte, les mots joyeux
sur toi se jettent, et ton visage de clarté éclate, et les mots te
prennent par la taille, te pressent, te pressent…
Traduit par Nadia Tuéni
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